« HUMAN » ou le « petit film rouge » de la dictature de marché

HUMAN campagneNotre société va mal. Chaque jour, les médias déversent des flots d’informations inquiétantes : dérèglements climatiques, ouragans dévastateurs, massacres de population, instauration de marchés d’esclaves, maladies nouvelles, migrants s’entassant dans des poubelles flottantes au péril de leur vie, développement du terrorisme, attentats de grande ampleur… Les nouvelles pathogènes se multiplient et les populations occidentales vivent dans l’angoisse du lendemain et de l’inconnu.

A ces maux extrêmes et visibles, se rajoutent de plus subtils dommages qui préparent une inévitable chute du « monde ancien ». Ce « monde ancien » est celui des vieilles démocraties et de leurs textes fondateurs : Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789, Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948Constitution américaine etc.… Ces démocraties ne peuvent fonctionner, dans leur idéal originel, que dans la réunion de certains paramètres : existence de citoyens éclairés, liberté de circulation de l’information, liberté d’expression, transparence des choix politiques, transparence de l’évaluation des politiques publiques ou encore prédominance de l’intérêt général sur les intérêts particuliers.

Ce binôme intérêt général/intérêts particuliers est la flèche empoisonnée qui gangrène le corps de nos démocraties depuis leur naissance.

Nos démocraties modernes sont nées sur les décombres des anciens régimes organisés autour d’un monarque souverain. Les révolutions se sont multipliées pour donner aux peuples leur souveraineté et ne plus privilégier une partie de la population par rapport à une autre. La noblesse a été déchue de ses droits supérieurs et l’égalité entre les citoyens a été proclamée avec, à la clef, l’abolition des privilèges. Tels seraient les fondements de nos démocraties modernes. Ces fondements sont toutefois discutables dans leur réalité. A ce titre, on peut s’interroger sur la réelle abolition des privilèges et se demander si, en guise d’abolition, on a plutôt aboli les privilèges d’une caste pour les transférer à une autre caste : la noblesse cédant ainsi ses prérogatives à la bourgeoisie. La flèche empoisonnée qui gangrène notre système démocratique est l’imposture intellectuelle de la notion de prédominance de l’intérêt général sur les intérêts particuliers. En effet, les démocraties modernes sont nées dans l’élan du libéralisme naissant qui les portait. Tout le monde connaît la pensée d’Adam Smith pour lequel le marché est libre et optimal dans le choix de l’allocation des ressources car la somme des intérêts particuliers conduit à l’intérêt général.

Si la Démocratie, en tant que système politique, entendait hisser l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers, son moteur et son paradigme économique (le capitalisme) a lui pour ambition de libérer les intérêts particuliers avec pour justification que ces intérêts particuliers conduisent à l’intérêt général. Il y a, dès la naissance de nos démocraties, une incohérence et une contradiction dans le raisonnement définissant l’objectif sociétal. Aujourd’hui, ce travers est devenu impossible  à cacher sous des flots de rhétoriques dès lors que notre société présente des caractéristiques intrinsèques jamais vues et jamais connues dans le passé des hommes : globalisation et mondialisation du système économique et possession de la richesse mondiale par un nombre très limité d’individus : selon une étude du Crédit suisse, en 2014, les 1 % les plus riches de la planète détenaient 48 % des richesses mondiales, laissant 52 % aux 99 % restants. La quasi-totalité de ces 52 % sont aux mains des 20 % les plus riches. Au final, 80 % de la population mondiale doit se contenter de seulement 5,5 % des richesses.  Cette situation révèle l’existence d’une oligarchie mondiale qui possède quasiment tout et qui détient donc un pouvoir d’influence et d’action bien supérieur à celui détenu par de nombreux états.

De tels déséquilibres ont forcément un impact sur le fonctionnement des démocraties et même sur leur survie. Il est évident que la somme des intérêts particuliers n’a pas conduit à l’intérêt général mais à l’intérêt d’une oligarchie dominante et avide de toujours plus de richesses. L’existence de cette oligarchie, bénéficiaire des déséquilibres dans la répartition des richesses, pose le problème de la compatibilité de son existence avec la Démocratie. La Démocratie, dans sa logique initiale, vise à donner le pouvoir au peuple. Cette souveraineté du peuple est assurée par des rendez vous réguliers où ceux qui ont été désignés pour exercer le pouvoir rendent des comptes : les élections. Qu’est ce qu’une élection dans une Démocratie ? C’est la désignation, par la majorité des électeurs, de ceux qui vont exercer le pouvoir politique. Plus précisément, et la précision a son importance, c’est la désignation des dirigeants politiques par le plus grand nombre de suffrages exprimés. Le problème est que le plus grand nombre représente la fraction de la population la moins riche, celle qui n’appartient pas à l’oligarchie mondiale. Dans toute l’histoire de l’humanité, on observe une constante : ceux qui possèdent les richesses possèdent le pouvoir et n’entendent pas être dépossédés des leviers permettant d’influencer et de contrôler les choix de société notamment les choix en matière de politique économique.

On observe donc une incompatibilité organique entre l’existence d’une classe de population, estimée à 20 % de la population mondiale contrôlant 94,5% des richesses mondiales, et d’un régime politique qui serait aux mains des 80% de la population contrôlant 5,5% des richesses mondiales, c’est-à-dire pas grand-chose. Pourtant, nous observons une coexistence entre les régimes démocratiques et l’oligarchie. Plus surprenant, nous constatons une volonté d’étendre au monde entier le système démocratique. Il y a donc anguille sous roche et force est de réfléchir pour comprendre les raisons d’une telle coexistence.

La réflexion ne doit pas nous perdre dans des méandres intellectuelles et systémiques dont le seul but serait d’égarer dans un désert celui ou celle qui entendrait porter un regard lucide sur le comment et le pourquoi du maintien pacifique du couple Oligarchie/Démocratie. Deux leviers, relativement imbriqués, mais surement pas les seuls, paraissent pouvoir assurer cette coexistence : maitriser (pour ne pas dire dicter) les choix de la majorité des suffrages exprimés et limiter la capacité de réflexion du plus grand nombre.

La Démocratie c’est la loi du plus grand nombre. Ce plus grand nombre doit pouvoir être piloté et influencé par le plus petit nombre qui possède le vrai levier du pouvoir, c’est-à-dire l’argent. Comment maîtriser le plus grand nombre d’électeurs ? En faisant en sorte, d’une part qu’une partie importante des électeurs se réfugie dans l’abstention (et reste dans une apathie politique), et d’autre part, que la majorité écrasante des électeurs qui votent soit constituée d’électeurs conformistes, aveugles, et dépourvus de tout sens critique. Pour ce faire, le système a besoin de faire croire aux électeurs qui votent que leurs intérêts coïncident avec les intérêts des cercles rapprochés du pouvoir. Il faut donc leur distribuer des subsides, les convaincre d’un pacte impératif avec le pouvoir pour lutter contre un danger commun à tous (le terrorisme mondial, la montée des extrêmes etc…), écrêter leur capacité de sens critique en les soumettant à une doxa jouant sur l’émotionnel, leur donner une nouvelle religion et les décrocher de la réalité du monde pour les insérer dans une vision abstraite et artificielle de la planète via l’interposition des écrans. Les nouvelles religions mises en place pour emprisonner intellectuellement ces électeurs ont pour nom consumérisme ou psychologie de la résilience, du partage et du pacifisme bobo telle que prônée par de néo moines bouddhistes et autres sbires adeptes de la dépossession de la capacité contestataire de l’individu.

Le film « HUMAN » de Yan Arthus Bertrand dit YAB est à ce titre un outil pervers,Human3 subtil et intrusif du pouvoir pour canaliser les capacités de réflexion d’une partie de la population qui aura le sentiment de partager des valeurs universelles et humanistes lesquelles seraient bien sûr soutenues par le pouvoir.

Le film doit être intrusif et il l’est : diffusé au sein des Nations-Unies, accessible gratuitement sur Internet, vendu à un prix dérisoire sur supports numériques et accompagné d’un manuel explicatif dit pack de projection (au cas où le spectateur ferait une mauvaise lecture du film, c’est-à-dire exercerait son pouvoir critique en trouvant les ficelles un peu grosses) téléchargeable sur Internet. Ce pack est destiné à faire de vous un ambassadeur du film en mobilisant vos réseaux. Le citoyen, bien conditionné par la logistique « HUMAN », pourra répondre aux questions des spectateurs-amis-membres de ses réseaux et convaincre ceux qui n’ont pas vu le film, ou qui émettraient des critiques, que « HUMAN » a une valeur universelle et que toute l’humanité doit se retrouver dans cette œuvre majeure car toute l’humanité y serait représentée dans sa diversité à un instant « t » du temps. Il s’agit, vous l’avez compris, d’une campagne de maîtrise des cerveaux et des consciences menée de façon militaire et avec des moyens financiers considérables.

« HUMAN » joue sur la corde émotionnelle. Des individus filmés aux quatre coins de la planète, et à qui on a dit, avant de les filmer, qu’ils allaient contribuer à une œuvre de dimension mondiale, (histoire de bien les influencer sur le contenu et la forme de leur expression) parlent quelques minutes aux spectateurs. Certains témoignages provoquent le malaise tant il est évident que l’interview a été profondément scénarisée et préparée : ainsi cette femme qui en moins de 5 minutes chrono développe un discours contenant les principaux mots clefs utilisés à outrance par les médias : camp, nazis, souffrance, mère, accouchement, enfant, don, faim, psychanalyse….c’est un florilège ! Il est intéressant de jeter un œil sur le passé pour voir ce qui a été fait dans un genre proche de « HUMAN ». Un film mérite l’attention : « BARAKA » de Ron Fricke. Ce film est un montage d’images magnifiques dévoilant un monde où se croisent différentes religions, différents paysages naturels ou urbains et où se développe une inhumanité dans le procès de travail et dans une consommation sans limite des matières premières et des hommes au travers de la prostitution. Ce film a été produit de façon presque artisanale (Ron Fricke a fabriqué lui-même sa caméra) et est dépourvu de témoignages ou de voix off à l’inverse de « HUMAN ». Ron Fricke a expliqué ce choix d’un film sans paroles car pour lui, ce genre de film peut vite donner des leçons de morale. Il est notable de constater que « HUMAN » s’inscrit précisément dans la leçon de morale et cela est cohérent avec les intentions du film : exercer une influence morale et politique sur des spectateurs que l’on souhaite voir devenir des électeurs soumis et non contestataires car ne posant pas de questions qui fâchent.

Le manuel accompagnant « HUMAN » confirme les prétentions du film en se focalisant sur des thèmes « porteurs » : « quelles formes d’amour ? », « L’homme en guerre(s) », « ressources du travail à la consommation », « ces humains qu’on discrimine », « femmes quels combats ? », « l’empreinte de la foi » et « quel sens donner à sa vie ? » Exemple du vide abyssale et cérébral du film : ce dernier pose la question du « comment des religions qui prônent l’amour de l’autre peuvent elles donner naissance à autant de conflits ? » Question intéressante mais posée de façon à faire croire que le problème c’est peut être ces religions sans s’interroger sur les manipulations exercées par des services secrets et notamment celles créant de pseudo combattants religieux qui agissent au service d’intérêts pas du tout religieux. Pour qui pose un regard distancié sur le contenu du film, ce dernier apparaît comme une liste à la Prévert des bons sentiments et des raccourcis simplistes dont les omissions disent long sur les intentions de ses financeurs. L’ensemble servi par des images sublimes où le metteur en scène nous montre, sans la moindre gêne, une Humanité dont les ordures deviennent esthétiques et poétiques.

« HUMAN » par sa construction, et les témoignages choisis ou construits, développe un discours consensuel à souhait (cela créé le lien entre les spectateurs et leurs maîtres dominants) et bourré de clichés, le tout saupoudré d’une bonne conscience morale : « il faut sauver la planète ! » Oui, il faut la sauver mais pour la sauver, encore faut-il identifier les coupables à l’origine de son état actuel, ce que se garde bien de faire « HUMAN ». Pire, le film propose de ne pas prendre partie. Il évoque des conflits et propose de rester neutre. Tout le monde sait que dans un conflit armé, celui qui reste neutre, valide la position du plus fort…. Sous une apparence de neutralité, le film au contraire influence et ordonne de choisir le camp du plus fort. Or, c’est justement son objet : soumettre le plus grand nombre de spectateurs/électeurs et le conduire à ne pas choisir pour laisser le pouvoir à ceux qui le possèdent déjà.

Human 2Ce film restera un modèle de manipulation. Toutefois, un tel destin serait possible dans un monde qui se ressaisirait ; un monde où les individus se montreraient acteurs de leur destin et non spectateurs ; un monde où le sens critique, dès lors qu’il serait exercé, permettrait de révéler les grosses et moins grosses ficelles du pouvoir ; un monde où l’oligarchie serait conduite à adopter une vision de la société non ancrée sur la recherche ultime et constante du profit mais sur celle du bonheur des peuples et des individus. Evidemment, nous sommes mal partis. Il suffit de lire la majorité des critiques de « HUMAN » publiées sur Internet et rédigées par ceux qui ont vu le film : c’est un concert d’extases mièvres où aucun début de pensée critique n’affleure la surface lisse d’un consensus de masse. La lecture de ces critiques donne l’impression de parcourir le livre d’or d’un club de groupies. Hélas, ce club de groupies est une part appréciable de l’électorat définitivement acquise au pouvoir en place et à sa reproduction. De fait, ce film a plus de chance de devenir aux yeux des masses manipulées un « modèle de prise de position citoyenne sur la nécessité d’une société forcément conçue de manière mondialisée et où l’injustice doit être combattue ». Vous l’avez compris, cette perception du film sera un leurre car ce film, outre qu’il n’est pas et ne sera jamais un modèle de prise de position citoyenne sera toujours un diktat adressé aux électeurs pour les convaincre qu’une société mondialisée (c’est-à-dire le champ d’exercice d’une oligarchie mondialisée) et sans frontières ne peut que servir les intérêts de la planète donc les leurs (en fait, les intérêts servis seront ceux de cette oligarchie).

« HUMAN » inaugure donc de façon mondialisée une manipulation des masses dont l’intérêt est d’emprisonner une partie appréciable des électeurs dans une réalité reconstruite et artificielle du monde, où les vrais enjeux de pouvoir sont masqués sous une couche cosmétique de bons sentiments. Ces électeurs sont désormais formatés pour reconduire à chaque élection leurs maîtres soudainement parés de vertus humanistes, écologiques, et universelles. « HUMAN » est le petit film rouge de la dictature de marché.

Régis DESMARAIS

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