« The Conversation » : cheval de Troie au sein des réseaux alternatifs

Un nouveau média surfant sur le besoin de ré-information des citoyens et sur le succès des sites proposant une alternative aux médias dominants vient de voir le jour en France : il s’agit du site “The Conversation”. Il ne s’agit pas d’une création autonome et originale mais de la déclinaison, la cinquième en fait, d’un média anglo-saxon. Le site a pour slogan « L’expertise universitaire, le flair journalistique« . La nouvelle antenne française de ce site fonde son existence sur les constats suivants : « Les journalistes ne sont pas indépendants », « les chaînes d’information font trop dans le spectaculaire », « les médias n’approfondissent pas assez » et « les médias traitent tous en même temps de certains sujets ». Ces constats globalement assez exacts rendent alléchante l’arrivée de « The Conversation ».

Devons nous réjouir de ce média alternatif supplémentaire ? Il est fort à craindre que la réponse soitles clou bis négative. Pour le savoir, exerçons notre flair critique. En effet, « The Conversation » précise très vite, histoire de calmer notre enthousiasme, que ces constats sont en partie exagérés. « The Conversation » affiche l’ambition « d’offrir un espace éditorial novateur reposant exclusivement sur l’expertise, dans une logique d’éclairage et d’approfondissement. Les contributeurs sont exclusivement issus des milieux académiques, et ne parlent que des sujets qu’ils maîtrisent, afin d’apporter leurs connaissances pour aider les lecteurs à décrypter les faits, à voir l’actualité sous un angle différent, à restituer les choses dans une perspective plus globale, plus historique, plus rigoureuse. Et nourrir ainsi un débat de qualité. » Jolie profession de foi ! Mettons la à l’épreuve des faits.

Pour toute personne qui se désole du conformisme de l’information délivrée au citoyen et surtout de la doxa dominante qui déverse ses flots de pensée unique, la profession de foi de « The Conversation », au départ alléchante, se transforme vite en douche froide… Ainsi les « contributeurs sont exclusivement issus des milieux académiques » ce qui signifie qu’ils sont issus des temples de la pensée dominante. Trouver un discours alternatif et non manichéen sur « The Conversation » va relever de l’exploit et même de la coquille rédactionnelle. « The Conversation » précise que ses contributeurs universitaires vont nous parler de sujets qu’ils maîtrisent. A priori, c’est la moindre des choses. On attend d’un contributeur qu’il parle d’un sujet qu’il connaît et qu’il fonde son analyse sur des éléments factuels vérifiables et vérifiés. En fait, vous l’avez compris, « The Conversation » est une réponse du système à l’hémorragie qu’il subit actuellement : à savoir une échappée, d’une ampleur sans précédent, des citoyens sur les réseaux d’information hors système et alternatifs. Réseaux qui pourraient toutefois publier des articles signés par des individus qui parleraient de sujets qu’ils ne connaissent pas.  Heureusement, « The Conversation » est là et entend rassembler le troupeau égaré des citoyens en le ramenant sur des terres parées des vertus universitaires et du sérieux intellectuel des contributeurs. Sympa, sauf que la plupart des actuels réseaux alternatifs ne présentent pas des contenus rédigés par des individus qui ne savent pas de quoi ils parlent. En un mot, on pourrait dire que « The Conversation » est la plateforme d’une nouvelle forme de crétinisme au sens de Francis Cousin (Voir les propos préliminaires de Francis Cousin sur le crétinisme lors de son intervention sur « Le chaos migratoire, comme forme supérieure de la crise du spectacle marchand »).

TravailleursCritiquer sans illustrer est un flagrant délit de sujet traité sans sérieux. Nous allons donc illustrer notre critique de « The Conversation » :

Ce site publie un article intéressant, dans la rubrique « Politique+ société », sur la politique extérieure de Poutine. L’article s’intitule « Non, Monsieur Poutine n’est pas un stratège génial ».   Cet article se révèle foncièrement anti-Poutine et anti-russe. De fait, critiquer un tel article pourrait laisser croire que le critique défend Poutine. Ce n’est pas le cas, nous nous attachons juste à mesurer le degré de compétence de l’auteur de cet article et de l’utilité de cette production universitaire à visée journalistique.

Attachons nous aux faits et à leur présentation :

Cet article a été rédigé par Olivier Schmitt, « Associate professor of political science, Center for War OSStudies, University of Southern Denmark” selon « The Conversation ».  Précisions que cet article a par ailleurs été publié dans une forme légèrement différente par « Libération » le 7 octobre 2015. Les médias ne sont donc pas si infréquentables pour « The Conversation » qui partage ses articles avec la presse mainstream. L’auteur, spécialiste en stratégie, a pour objectif de démontrer que Poutine n’est pas un stratège génial. Intéressant, même si cette qualité n’est pas historiquement celle que l’on rattache à Poutine.

La démonstration de M. Schmitt pose problème en ce sens que les arguments utilisés pour dire que Poutine n’est pas un stratège génial peuvent aussi être utilisés envers Obama et les présidents américains en général. Olivier Schmitt justifie cette médiocrité de Poutine en constatant que le président russe est incapable d’élaborer une bonne stratégie laquelle consiste à aligner les moyens (militaires) et les fins (politiques) : Poutine se montrerait incapable de traduire l’emploi de la force armée en résultats politiques. Le problème est que cette puissance d’argumentation peu aussi nous conduire à conclure que les américains eux aussi sont de médiocres stratèges. En effet, les interventions américaines au Viêt-Nam, en Afghanistan ou en Irak ne se sont soldées par une réussite politique. Dans ces conflits, les américains ont aligné des moyens (militaires) pour obtenir des fins (politiques) désastreuses. On aurait envie de dire : match nul entre les russes et les américains. On se gardera de le faire en raison du nombre de morts dans ces affaires. Certes, Madeleine Albright a déclaré sur CBS News que tuer 500 000 enfants irakiens « en valait la peine ». L’ancienne Secrétaire d’Etat considère que le résultat de l’intervention américaine en Irak est une réussite. Pourtant, quand on voit la désorganisation actuelle de ce pays et l’émergence de Daech on serait plutôt tenté de considérer que cette intervention est un cuisant échec et une erreur stratégique colossale dont nous n’avons pas fini de payer le prix.

Olivier Schmitt poursuit son article « sérieux et indépendant » de manière très curieuse, en abordant la Crimée présentée comme un « boulet économique » pour Poutine et la Russie. Dans les faits, rien n’est plus faux : outre que cette région est riche et prospère, elle a la particularité d’offrir aux russes un accès maritime à la mer noire. En matière de boulet, il y a pire, l’Afghanistan par exemple. L’article parle ensuite de la propagande russe qui a tenté de faire passer la révolution ukrainienne pour un coup d’Etat nazi. Le terme de propagande est excessif. Le lecteur pourra facilement trouver sur internet des photos et des vidéos montrant BHL, peu suspect d’affection pour les nazis, prononçant un discours au Maidan avec autour de lui les drapeaux (bleus avec le logo fasciste ukrainien de la main jaune) des néofascistes de Svoboda et ceux, rouges et noirs marqués d’une croix, des bendéristes. Deux groupes d’extrême droite tendance néo-nazie si présents dans cette révolution ukrainienne que BHL s’est retrouvé filmé en leur présence. Enfin, l’article parle d’un échec de l’intervention russe en Syrie. C’est un peu tôt pour tirer de telles conclusions dès lors que cette intervention vient de débuter. L’auteur nous dit que la Russie ne pourra pas détruire Daech : cela reste à vérifier dans les prochaines semaines même si effectivement la destruction de Daech devra nécessairement passer par la neutralisation des financeurs et soutiens de cette organisation lesquels ne semblent pas être russes.

Clavier 2Cet article est un bon exemple de ce que le site « The Conversation » prétend contrecarrer : des articles reproduisant un discours formaté, rédigé par des personnes qui ne connaitraient et/ou n’approfondiraient pas leur sujet.  Par cet article et le contenu du site, il est clair que « The Conversation » est un avatar du système de pensée conforme qui cherche à se faire passer pour un site proposant une alternative aux mass médias mais qui en fait cherche à contrecarrer les vrais sites alternatifs qui, pour la plupart,  proposent un travail sérieux, fouillé et intellectuellement honnête sur des sujets d’actualité. Une vrai voix autonome et hors système a pour seul but de communiquer des informations exactes et vérifiables par les lecteurs pour que ces derniers se fassent leur propre idée sur les choses de ce monde. Evidemment, une telle démarche nécessite de prendre les gens pour des personnes intelligentes et respectables. Il ne semble pas que ce soit la démarche poursuivie par « The Conversation ». Il est vrai qu’une fraction des prétendues élites ne perçoit pas le peuple comme intelligent et respectable….

« The Conversation » ressemble à un cheval de Troie introduit dans la sphère des médias d’information qui proposent un éclairage alternatif aux discours dominants. En conclusion, le site propose une expertise consensuelle avec un certain flair opportuniste.

Régis DESMARAIS

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Une réflexion au sujet de « « The Conversation » : cheval de Troie au sein des réseaux alternatifs »

  1. La grande différence que l’on constate avec ces « alternatives médiatiques » c’est qu’il faut aller les chercher pour se faire une opinion non formatée sur l'(s) information(s) diffusée(s) en boucle par les médias dominants !! La suspicion est consécutive à des constats incontournables de la main mise du politique sur l’information !!!

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