Le scandale de l’abandon des musées des Tissus et des Arts décoratifs de Lyon

L’année 2015 restera à bien des égards une année exceptionnelle en matière de symboles de déliquescence de notre civilisation. L’expression peut paraître brutale, mais le modèle semble être à bout de souffle. Une Renaissance doit impérativement trouver ses penseurs, ses artistes, ses politiques audacieux et des citoyens de nouveau transcendés par des valeurs autres que la maximisation du taux de profit ou la profondeur du décolletée d’une inconnue médiatisée.

En termes de symboles en 2015 de la dégradation de notre civilisation, nous pouvons citer le haut degré de barbarie au Moyen-Orient et le tout aussi haut degré de diffusion des images de cette horreur sur tous supports électroniques, la destruction catastrophique de Palmyre, le tintamarre chic de la COP 21 et son piètre résultat, etc….

Fin décembre 2015, un autre événement, bien moins médiatisé, est lourd de symbolique. Cet événement seIllus MT5 déroule dans la ville de Lyon : il est culturel et un exemple parfait de la destruction du patrimoine et des savoirs. Il révèle la médiocrité tant de certaines élites françaises que des choix politiques. Cet événement est la fermeture envisagée, si ce n’est annoncée, du musée des Tissus et du musée des arts décoratifs de Lyon. Les deux musées ne faisant qu’un dans les faits.

Les musées des Tissus et des Arts décoratifs de Lyon.

Ces musées, installés dans deux splendides hôtels particuliers, sont situés dans la presqu’ile de Lyon, le deuxième arrondissement, et plus particulièrement une zone urbaine où s’étirent avec noblesse de superbes bâtiments dont les rez-de-chaussée hébergent de nombreux antiquaires.

Il y a quelques années, ces musées ont fait l’objet d’une rénovation de qualité. Les lieux sont beaux, propres, aménagés avec goût et talent et les collections sont exceptionnelles (2,5 millions d’œuvres). Les musées des Tissus et des Arts décoratifs ne sont pas d’obscurs musées poussiéreux, reliquats d’un 19ème siècle moribond. Ces musées sont des musées modernes aménagés pour séduire les publics contemporains.

Concernant les collections des deux musées, elles sont exceptionnelles. Celles du musée des Tissus, sont considérées par les conservateurs des grands musées internationaux comme les plus importantes du monde tant pour leur diversité, leur quantité que leur qualité. Rappelons que la plus vieille robe du monde (époque pharaonique), se trouve dans les collections du musée lyonnais lequel possède des trésors issus Illus MT4des plus grandes maisons de soierie.  Les archives de la maison Bianchini Ferrier qui avait travaillé pendant dix ans avec Raoul Dufy ont ainsi été transférées au musée. Le musée de Lyon offre aux visiteurs et aux chercheurs « la plus importante collection de textiles au monde, les seules pouvant rivaliser sont celles du Metropolitan Museum, du Victoria & Albert Museum et du Los Angeles County Museum of Art. Au Victoria & Albert Museum, Lesley Miller est à l’unisson : « Le musée des Tissus est une des plus importante collections mondiales aussi bien en taille qu’en qualité, que pour sa couverture géographique et chronologique. Il est aussi unique pour ses collections de soie de l’industrie locale qui avait – et a encore – une importance internationale. Il contribue à la recherche au niveau mondial grâce à ses réserves, sa bibliothèque, son parcours permanent et ses expositions temporaires » précise la Tribune de l’Art. 

La collection du musée des Arts décoratifs serait la deuxième de France après celle du musée des Arts décoratifs de Paris. C’est dire l’importance du lieu. Le musée compte environ dix mille dessins de maîtres anciens ( Rosso Fiorentino, Philippe de Champaigne, le Guerchin, David, Ingres ou Hugues Sambin). Le musée possède des boiseries, une collection de majolique, des émaux, des armes, des ivoires, des tabatières, des tapisseries, des vitraux, du mobilier, des tableaux….

L’impossible financement de ces musées.

Le problème dans cette affaire est évidemment l’argent. Récemment, l’Etat a mis en place des mesures dont la vertu est d’assécher les chambres de commerces et d’industrie (CCI) de 500 millions d’euros. Entre 2015 et 2017, les CCI vont perdre environ 40% des recettes fiscales. En 2015, l’État a puisé dans leur fond de roulement. Pour Lyon, la CCI a du verser 15 millions d’euros et voir ainsi toute sa trésorerie partir dans les caisses percées de l’Etat. En conséquence de quoi, la CCI ne peut plus assurer certaines de ses missions, ou du moins plus gratuitement, et surtout ne peut plus assurer le coût de fonctionnement des musées des Tissus et des Arts décoratifs, coût estimé à 2,7 millions d’euros par an. La somme est des plus modestes au regard du coût de fonctionnement d’autres institutions mais quand les caisses sont vides, elles sont vides.

Toutefois, il est intéressant de faire quelques rapprochements en matière de coût pour bien apprécier les choix politiques réalisés et dans le fond ce que sont les vrais valeurs de notre société contemporaine.

Première comparaison liée à l’actualité internationale. Nous vivons dans un monde dangereux. Ces dangers multiples sont pour une part, la conséquence de nos politiques étrangères passées. Aujourd’hui, la France intervient en Syrie. Quel est le coût de cette intervention pour un petit pays comme le nôtre qui ne peut plus faire vivre des musées d’envergure internationale hors de Paris ? Selon France Info, le budget de la guerre, c’est le budget du ministère de la Défense. Pour 2015, ce budget s’élève à environ 32 milliards d’euros. Toutefois, pour avoir une idée plus précise de ce coût réel, il est bon de voir combien a couté l’engagement français dans le conflit en Libye en 2011. Cet engagement a coûté environ 300 millions d’euros pour une durée de sept mois, selon le ministère de la Défense de l’époque. 32 milliards, 300 millions d’euros contre 2,7 millions d’euros de budget annuel pour les deux musées Lyonnais

Autre comparaison, locale cette fois-ci, donc lyonnaise : le 9 janvier 2016 sera inauguré le stade des Lumières c’est-à-dire le beau jouet de l’Olympique Lyonnais. Combien ce stade et ses équipement ont couté ? On parle de 450 millions d’euros pour le complexe (300 millions d’euros pour le stade + 180 millions d’euros pour améliorer l’accès. Si beaucoup d’investissements privés ont pris en charge le financement de ce projet, les aménagements des accès publics ont principalement été financés par le public. Le Conseil général du Rhône par deux délibérations, votées en septembre et décembre 2012, avait accordé une garantie financière de 40 millions d’euros concernant le stade des Lumières (délibérations retirées le 31 mai 2013). 180 millions d’euros, 40 millions d’euros de garantie contre les 2,7 millions d’euros de budget annuel pour les deux musées Lyonnais…

Enfin, comparaison culturelle, en 2015, le budget du Louvre était de 199 millions d’euros. Les subventions publiques représentant 49 % du budget, soit 97,51 millions d’euros à rapprocher toujours des 2,7 millions d’euros de budget annuel pour les deux musées Lyonnais…Tout est une question de choix et de priorité.

La CCI paupérisée entend donc se séparer de ses musées. Elle fait preuve de bonne volonté car elle est prête à donner les collections au repreneur du musée mais aussi la jouissance des hôtels particuliers qui les abritent.

Personne ne veut reprendre ces musées.

Second problème : personne ne souhaite aujourd’hui reprendre en main ces musées. La ville de Lyon, fort riche, a déjà beaucoup de dépenses à assumer et aussi une certaine vision à court terme de son Illus MT7patrimoine historique. Le musée du Louvre avait été envisagé pour que les collections du musée des Tissus et du musée des Arts décoratifs deviennent un département à part entière du Louvre. Cette solution, des plus intelligentes car le Louvre ne possède pas un département des tissus, a été balayé. Pourquoi ? En raison d’une médiocre analyse produite dans le rapport demandé à l’Inspection générale des Affaires culturelles. Les rapporteurs, sûrement purs produits imbus de la haute administration française (enfin telle qu’elle se perçoit) ont rédigé sur un coin de table (ils ont passé une seule journée dans les musées de Lyon et ils n’ont rencontré que le conservateur) un rapport parsemés d’erreurs, d’approximations et de solutions inapplicables. Selon ces rapporteurs, une telle solution (le Louvre) « paraît être une voie sans issue » dès lors qu’« une partie seulement [des collections] est cohérente avec celle du Louvre (tissus coptes et orientaux, tissus médiévaux) […] Le reste (largement majoritaire) de la collection relève d’une approche « musée d’art et d’industrie » liée aux arts décoratifs ou à la mode et n’a pas vocation à être accueilli au Louvre ». Pour ceux qui connaissent les musées de Lyon, cette analyse est un sommet de bêtise car le musée des Tissus n’est pas un musée de la mode. Pour ceux qui ont visité le Louvre, et particulièrement les nouvelles salles du mobilier Restauration et Empire, avec le vague sentiment de traverser un immense salon des antiquaires, on ne voit pas en quoi et comment les collections du musée des Arts décoratifs de Lyon et du musée des Tissus seraient incongrues dans l’organigramme du Louvre. Dire que le musée des Tissus serait un musée de la mode, c’est méconnaitre ses collections et un aveuglement étrange de la part de l’inspection des affaires culturelles. Il y a donc de la mauvaise foi dans ce rapport et comme il s’agit d’une question d’argent, cette mauvaise foi cache en fait une vrai couardise : dire non même si le motif de refus invoqué ne tient pas la route car la seule réponse à donner, en ces temps de contraintes économiques, est « non ». Et peu importe si cette réponse négative est un suicide culturel et patrimonial, « money is money ».

La place de la culture dans notre pays et hors de Paris.

Dans cette affaire, la tentation serait d’opposer les institutions entre elles et surtout d’opposer leur coût de fonctionnement. Déjà, l’étonnante et inquiétante absence de la ville de Lyon dans une affaire qui concerne au plus haut point son prestige est attribuée à ses difficultés à assumer la charge du tout nouveau musée des confluences et celle du musée gallo-romain. Sachant que la ville de Lyon possède aussi l’un des plus beaux musées des Beaux-arts de France, il est facile d’additionner ces dépenses culturelles  et de dire trop, c’est trop. Pire, on évoque le coût de fonctionnement du musée des Confluences, ravivant ainsi les critiques sur ce musée : trop cher, trop ambitieux et disproportionné pour la ville de Lyon. La perfidie est cachée dans ses propos. Cela voudrait-il dire qu’en France, seule la Capitale pourrait avoir droitIllus MT6 à héberger en son sein des musées nationaux, ambitieux et à vocation internationale ? Il semble que oui et dès lors qu’on oppose institution contre institution, musée des Tissus contre musée des Confluences. C’est une mauvaise méthode et des arrières pensées ne sont sans doute pas loin.

Oui, Confluences a un coût ; oui, le musée gallo-romain a un coût ; oui, le musée des Tissus et le musée des Arts décoratifs ont un coût, mais ces institutions, de par leurs collections, se hissent à un niveau international et sont des vitrines de notre pays, de sa culture, de son patrimoine et, comme toute institution de niveau international, elles représentent la culture de l’humanité. Les collections de Confluences et des musées des Tissus et des Arts décoratifs de Lyon sont représentatives du savoir faire lyonnais certes, français évidemment mais aussi du savoir faire des autres cultures. Ces musées représentent ce que l’histoire et les générations passées ont légué aux générations présentes et entendent léguer aux générations futures.

La catastrophe que représenterait la fermeture des musées de Lyon soulève la question de la place de la culture et du patrimoine dans notre pays et la question de la façon dont notre pays envisage sa place au niveau culturel international. La France ne serait-elle plus qu’un petit pays où seul Paris pourrait accueillir des institutions de valeur internationale tandis que la province se contenterait de musées d’envergure municipale voire régionale ? Non, la culture est universelle et ne peut pas se loger dans une seule ville. Des institutions, hors de Paris, telles que Confluences et les musées des Tissus et des Arts décoratifs de Lyon doivent être préservées car elles appartiennent à la catégorie des grands musées d’intérêt national et international. A ce titre, leur financement ne doit pas reposer sur un seul acteur institutionnel. Leur financement doit se concevoir à l’échelle nationale avec peut-être des partenariats internationaux.

La fermeture du musée des Tissus et du musée des Arts décoratifs ainsi qu’un éventuel silence des politiques et des élites de ce pays sur cette catastrophe serait surement l’un des derniers événements symboliques de l’année 2015 sur la faillite de notre civilisation et de notre rapport à la culture, à notre passé, à nos racines.

Pour la petite histoire, il semblerait qu’un pur produit matérialiste de la finance  ayant fait récemment fortune, et par ailleurs propriétaire d’un hôtel particulier situé à proximité des musées des Tissus et des Arts décoratifs, attendrait avec des yeux étincelants la fermeture de ces musées. Son projet serait simple et dans l’air du temps : acheter les magnifiques hôtels particuliers qui accueillent ces musées afin de concrétiser un profitable projet de valorisation immobilière. La finance et le profit se préparent déjà à déchiqueter deux des plus beaux musées de France. Le profit à court terme et pour un individu d’un côté, et la destruction du patrimoine à long terme et pour toutes les générations de l’autre côté.

Il faut donc réagir et sauver ces deux musées !

Vous pouvez lire un passionnant article sur les musées lyonnais et le péril auquel ils font face sur le site de la Tribune de l’Art. Nous avons par ailleurs cité quelques extraits de cet article dans cette prise de position.

Télérama a aussi publié un article intéressant et alarmiste sur cette situation.

Enfin, une pétition en ligne vous permet de témoigner publiquement votre désaccord avec ce gâchis culturel et patrimonial en perspective.

Régis Desmarais

Régis Desmarais

 

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