Une campagne électorale à coup de Buzz : retour d’expérience

La campagne électorale pour la présidentielle restera pour moi une expérience unique. Etant ni militant, ni encarté et relativement dubitatif quant à la capacité de la politique à transformer le monde, je me suis laissé aller à écrire un article en lien avec cette campagne («L’assassinat politique de François Fillon»). Le tir groupé de critiques sur François Fillon m’avait agacé : radio, chaînes de télé, hebdo, quotidiens, mensuels partout les mêmes articles, les mêmes dénonciations, la même volonté de faire tomber un homme, les mêmes incantations, les mêmes éléments de langage. Trop d’empressement simultané à vilipender un homme pour que cela soit le fruit du hasard.

La difficulté à rassembler des individus, à unir des forces pour un projet me paraissait soudain résolue par le chant accusateur de la presse, plein chant, multiples voix. Cela m’a intrigué. Comment ont-ils pu ensemble et simultanément dénoncer les agissements passés de François Fillon ? J’ai essayé de déchirer le voile et de voir, derrière les gros titres et les éditoriaux, la mécanique subtile et efficace de cette union des forces accusatoires et moralisantes.

Jbz2’ai jeté un œil dans cette part d’ombre si proche de la lumière. Je n’y ai pas trouvé la vérité (si tant est qu’elle existe) mais la certitude d’une absence de spontanéité et de volonté de servir la justice, le droit, la morale. A coup sûr, il s’agissait, et il s’agit encore, d’éliminer un candidat. J’ai rédigé un article lequel a été abondement repris sur les réseaux sociaux et même sur le site du candidat visé par l’hystérie accusatoire. La Tribune de Genève m’a même affublé du titre de meilleur avocat de François Fillon aux côtés d’Elisabeth Lévy. Mon propos n’était pas de défendre le candidat ou d’excuser son comportement. Je me suis simplement interrogé sur la nature de cette campagne en mettant en relief la folie médiatique du moment.

En retour, et comme corollaire du succès de cet article (plusieurs centaines de milliers de lecteurs), j’ai été contacté par courriels ou sur les blogs Médiapart ou IrocBlog par le biais de commentaires postés. Ces interventions m’ont révélé ma naïveté sur la maturité de beaucoup de citoyens, sur la nature réelle du militant politique et sur le caractère dérisoire des statistiques de lecture d’un article.

Avec surprise, mais c’est la surprise des naïfs, je me suis retrouvé avec pléthore de commentaires agressifs où visiblement j’étais perçu comme un adversaire, un ennemi qu’il fallait assommer par des jugements à l’emporte pièce et par des allusions insultantes ou méprisantes. Bon nombre de lecteurs ont considéré que j’étais en service commandé et que mon objectif était de sauver François Fillon. Les mots sont devenus si durs  que j’ai du fermer les commentaires sur Médiapart.

La dureté des mots, aussi féroce que soit l’expression des internautes, est de toute façon un danger auquel on accepte de se soumettre dès lors que l’on publie un texte. Cette dureté m’a agacé mais pas plus. La déception est venue du niveau des échanges. A quelques exceptions près, il était évident que les commentateurs de mon article, puis de mes autres articles, n’avaient pas lu le texte qu’ils commentaient. Ou s’ils l’avaient lu, c’était en diagonale ou avec un esprit farouchement opposé au contenu du texte avant même de le lire. En clair, la messe était dite avant même la lecture de mes écrits.

Pour l’article « Pourquoi François Fillon est-il attaqué avec autant de force ? », on m’a reproché la longueur du texte comme si une tentative d’élucidation d’une telle question pouvait se faire sous le format d’un tweet ou d’un texte court. Il est impossible de faire un travail sérieux sur des sujets complexes sans justifier ses points de vue, les illustrer et donner des références. Le format d’un article sérieux et respectueux du lecteur nécessite donc un certain développement. Force est de constater que beaucoup de lecteurs ne lisent plus et que beaucoup de lecteurs ne veulent pas lire car ils refusent de voir différemment le monde : impossible pour eux de remettre en question, même un court instant, leur analyse du pourquoi et du comment. Certains lecteurs agissent donc comme s’ils avaient gravé dans le marbre leur vision du monde et des rapports sociaux. Désormais, pour ces citoyens, toute tentative de donner une autre explication des choses ou de proposer un autre angle de vue est considérée comme une agression. Evidemment, c’est toute ma naïveté du monde qui transparait dans ces quelques lignes mais c’est justement la naïveté de celui qui ne s’était jamais frotté à la politique et surtout aux militants.

Un commentateur a même affirmé, sur le blog Médiapart, que je n’étais pasbz7 légitime pour m’exprimer car, étant un agent public, je ne pouvais pas « mordre la main qui me nourrit ». On mesure l’ampleur du désastre à la lecture de ce commentaire : il y aurait donc, d’un côté, ceux qui peuvent s’exprimer en toute objectivité et, de l’autre côté, les agents publics, au nombre de 5 millions en France, qui doivent se taire car s’ils s’expriment, ils ne peuvent qu’être suspectés de duplicité avec le pouvoir. Une sous-catégorie de citoyens qui ne peuvent pas s’exprimer est donc instituée. Ce commentateur confond Le politique avec les institutions (et donc les employeurs de ces agents publics) et il dévalorise la parole de ces agents pour la seule « faute » d’être agents publics comme si ces personnes n’étaient pas capable de tenir un raisonnement personnel et critique sur la société. Cerise sur le gâteau, on apprend que ce commentateur dépend d’une grande école (selon ses propos). Il ne s’applique donc pas à lui-même la règle qu’il veut imposer aux agents publics. C’est normal, outre que ce commentateur montre un égo surdimensionné de sa personne, il méconnait le fait que l’université et les grandes écoles sont principalement financées par l’Etat. Bref, la main qui nourrit les autres le nourrit aussi.

Ces commentaires virulents et totalement à côté des sujets abordés dans mes articles conduisent à une certaine humilité. L’article « L’assassinat politique de François Fillon » a été vu plusieurs centaines de milliers de fois mais combien de lecteurs ont réellement lu cet article ? La réponse est impossible à donner. Certes, il ne faut pas se focaliser sur les commentaires publiés tant ils représentent une part infime des lecteurs. Là réside une part du mystère des réseaux sociaux. Les informations circulent vite. Elles peuvent « faire le buzz » et se répandre de manière virale. Derrière les innombrables clics et partages que reste-t-il vraiment du contenu informatif ? Les internautes retiennent-ils les informations contenus dans les articles diffusés ? On peut en douter. Le caractère décisif et influent des réseaux sociaux est surement vrai dans l’immédiateté qui suit le clic mais deux heures après, trois jours après, plusieurs semaines après, quelles traces et quels messages subsistent dans les cerveaux ? Difficile une fois de plus de répondre à ces interrogations.

Internet produit un nouveau mode de rapport à l’information et au monde réel : l’inconstance dans sa relation aubz5 monde. Tout va si vite, tout se bouscule, tant de choses apparaissent puis disparaissent des écrans que s’instaure une forme de volatilité extrême des opinions. Certes, les plus pugnaces à tweeter, bloguer, publier, partager acquièrent une forme de réalité prégnante derrière les écrans. Comme une image fantôme, leurs idées, leur nom, leur discours planent quelque part en nous et sans doute nous conditionneront lors du vote. Ce qui importe, ce n’est donc plus le contenu du message mais son annonce, la simple évocation de l’existence d’un message. Ce qui compte, c’est la présence démultipliée d’un acteur sur les réseaux sociaux et cette présence se satisfait d’un simple sourire, de quelque chose de visuellement accrocheur car facilement mémorisable. Plus besoin pour un candidat de présenter son programme, il suffit de l’annoncer, d’évoquer sa diffusion prochaine pour que cela suffise. En ce sens, M. Macron maîtrise parfaitement les outils numériques et surtout a une bonne compréhension de leur impact mental. Sur la manière dont Emmanuel Macron utilise dans sa campagne les smartphones, le web et sur la facilité avec laquelle il s’est présenté sans programme à l’élection présidentielle, je vous invite à lire l’excellent article de Hassina Mechaï sur le blog Médiapart.

Le buzz, moment décisif de la reconnaissance sur le web, s’alimente de tout et de n’importe quoi dès lors que ce qui compte est d’être sur Internet et d’être repris de façon virale sur les réseaux afin de laisser une «image fantôme» dans les esprits des internautes. C’est le vieux slogan de l’ère triomphante de la télévision qui est actualisé : hier «Vu à la télé», aujourd’hui «Vu sur Internet». Si c’est vu à la télé ou vu sur le Web, c’est donc vrai ! Piège du buzz, qui propage le faux comme le vrai.

Donald Trump s’est singularisé par l’usage intensif de l’expression «Fake news» pour désigner des informations erronées diffusées à son sujet. Récemment, une information a fait le buzz sur la toile « Trump a dit qu’un attentat a eu lieu en Suède ». Toute la presse a repris cette information. Pourtant, il semble que cette information soit une « fake news » et sa propagation sur la toile soit une « fake news » fabriquée de manière délibérée. Que croire dans cet exemple ? Monique Hirschhorn, dans une interview donnée à l’hebdomadaire Marianne nous donne les clefs pour distinguer le vrai du faux : «La meilleure défense est de les soumettre (Note : les croyances fausses, les fake news) au marché de l’information le plus exigeant, c’est-à-dire celui de l’information scientifique et d’appliquer la pensée méthodique. Se demander, chaque fois qu’une idée ne nous apparaît pas bien assurée, d’où elle vient et quelles sont les sources, de quelles informations je dispose pour l’évaluer, si j’ai bien établi des informations multiples et contradictoires afin de ne pas tomber dans les biais de confirmation,  si j’ai explicité mes a priori intellectuels et culturels, même s’ils ne sont pas nécessairement faux, si j’ai envisagé la possibilité d’erreurs de raisonnement, si je n’ai pas laissé mon croire être contaminé par mon désir.». Sages conseils. La méthode recommandée nous conduit à aller directement à la source, c’est-à-dire les déclarations de Trump. Les propos du président américain ont été les suivants : « Regardez ce qui se passe en Allemagne. Regardez ce qui se passe la nuit dernière en Suède ! Qui l’aurait imaginé ! La Suède ! Ils ont fait entrer un grand nombre de personnes et rencontrent des problèmes qu’ils n’auraient jamais imaginés. Regardez ce qui se passe à Bruxelles, regardez ce qui se passe partout dans le monde. Regardez Nice, regardez Paris. Nous avons accueilli des milliers et des milliers de personnes dans notre pays. Il n’y avait aucun moyen de les vérifier (…)». Trump n’a donc pas dit qu’il y avait eu un attentat en Suède. Très clairement, il faisait allusion à des vagues migratoires (effectivement de nombreux problèmes entre des migrants et la police suédoise ont été signalés notamment à Malmö). CNN a repris les propos de Trump sans faire référence à une déclaration sur un éventuel attentat en Suède mais en indiquant le caractère elliptique de ces propos, ce qui ressort de la traduction de ses déclarations car il ne dit pas ce qui se passe en Suède. ABC est allé droit au but et au buzz : Trump a dit qu’il y avait eu un attentat en Suède. Information allégrement reprise par « Le Monde » puis par tous les réseaux. Et le buzz s’est répandu…. Le biais de la confirmation dénoncée par Monique Hirschhorn a fait son œuvre. On devine les effets de ces diffusions de faux et de vrai auprès des internautes : manipulation des esprits et surtout accélération de la propension à changer ses opinions et à oublier une information fragile de toute façon remplacée par d’autres buzz.

Face à cette inconstance ou volatilité de nos opinions façonnées par les écrans, les instituts de sondage se retrouvent dans l’impossibilité de dire quelle est la position des sondés car cette position est mouvante et volatile. Les sondages n’avaient pas vu arriver Trump, Hamon, Fillon. Toutefois, un institut de sondage canadien se distingue par ses méthodes : FILTERIS. Cet institut ne procède pas par sondages sur des échantillons réduits et représentatifs de mille personnes dont les résultats sont ensuite « redressés ». FILTERIS analyse, en direct, le « buzz » sur les réseaux sociaux (Facebook,Twitter, MySpace, Linkedin, Viadeo) plus le Web (Wikis, Youtube, Flicker). Par ce moyen, FILTERIS récupère en instantané et quotidiennement des informations provenant librement de millions d’internautes. (Merci au Général Dominique Delawarde pour ces informations). Cette méthode a permis à FILTERIS de prévoir la victoire de Trump et de pronostiquer la sélection de François Fillon pour le second tour de l’élection présidentielle. Il ne faut plus sonder le citoyen hors écran et réseaux sociaux. Désormais tout se joue sur les réseaux. C’est la que l’opinion publique se forme et se défait. Evidemment, il faut incorporer dans ses analyses le paramètre volatilité de cette nouvelle opinion publique. Rien n’est perdu pour personne dans cette élection. Ceux qui accèderont  au second tour de l’élection seront ceux qui maîtriseront le mieux les modes de communication sur les réseaux.

Le Monde affirmait en 2013 qu’«être citoyen connecté, c’est d’abord être citoyen tout court». Cette affirmation se bz1trouve confirmée quatre ans plus tard : en 2017, la réalité virtuelle, celle des réseaux sociaux, supplante la réalité physique. L’agora est sur les réseaux ! Nous pouvons faire le deuil de la constance dans les opinions et le deuil des discussions argumentées et des textes longs. Le format de communication adapté au seuil de tolérance des citoyens est désormais le tweet, on ne cesse de me le répéter, ou au mieux, la page web. Ce nouveau monde semble enterrer le temps des longues analyses, du plaisir intellectuel d’argumenter et de contre argumenter. C’est ainsi, le spectacle et le buzz supplantent tout.

En conclusion, je vous propose de lire la citation de Feuerbach (Préface à la deuxième édition de L’Essence du christianisme) choisie par Guy Debord en introduction de « La Société du spectacle » : « Et sans doute notre temps… préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être… Ce qui est sacré pour lui, ce n’est que l’illusion, mais ce qui est profane, c’est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l’illusion croît, si bien que le comble de l’illusion est aussi pour lui le comble du sacré. »

Régis DESMARAIS

 

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