L’ère de la défiance dans un monde épuisé

Depuis de nombreuses années une méfiance, devenue une défiance, s’est installée entre le peuple et les «élites». Ce malaise, loin de s’apaiser, est allé grandissant au fil du temps. Désormais, un rejet de la classe politique et des médias s’exprime de plus en plus au sein de la population. Un fossé s’est creusé partageant la société française en deux camps comme au temps jadis où Paris, regardait avec animosité, les feux pâlissants de Versailles.

Ce malaise est devenu une crise, qui par définition, ne peut être que le moment paroxystique de la maladie de notre société.  Le pic d’intensité de cette crise semble atteint : la classe politique est durablement dévalorisée, les mass médias sont honnis et les journalistes sont hués, les institutions sont moquées. Le paroxysme de cette crise dévoile à nos yeux une société où quasiment tout le monde se méfie de tout le monde. Les positions exprimées par les uns sont le plus souvent critiquées par les autres, sans même avoir été entendues et comprises. Les plaisirs de la discussion paraissent appartenir aux souvenirs des temps révolus. Le débat est un mot qui devient désuet.

Une société où la méfiance entre les individus est à ce point répandue est-elle durable dans le temps ? Cette question est vitale pour savoir si le vivre ensemble est encore possible et sous quelles conditions.

Les défis à relever pour restaurer un nouveau contrat social, c’est-à-dire un nouveau vivre ensemble harmonieux et fructueux, sont nombreux et complexes. Cette complexité est d’autant plus redoutable que la crise de la société française est la crise de toutes les sociétés contemporaines. Les Etats-Unis, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l’Europe, tous les Etats, à des degrés divers, présentent les stigmates d’un monde en rupture.

La méfiance et la défiance évoquées seront difficiles à estomper car elles reposent en partie sur des fondements objectifs : les mensonges des Etats ont été trop nombreux ces dernières années (exemple de la guerre en Irak), les mass médias ont allègrement répandu des informations erronées ou tronquées (la révolution Ukrainienne, la situation en Lybie et en Syrie), des institutions ont failli (l’ONU, le FMI ou localement l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) avec l’affaire du Mediator), la sphère politique se dévalorise par manque d’exemplarité etc….

La méfiance et la défiance seront difficiles à estomper car une forme de dilution des sources d’information s’est formée avec les réseaux sociaux. Sur ces derniers, le pire côtoie le meilleur. Le faux et le vrai se font concurrence, comme en écho aux pratiques de désinformation de certains grands médias. Les repères sur lesquels se fier pour avancer et comprendre deviennent mirages et illusions. Toute pensée critique se trouve désormais happée par des intérêts privées et affublée, quand elle déplaît, du label infâme de « complotiste ».

Les citoyens n’ont jamais été autant environnés d’informations multiples et variées, vraies ou fausses.  Dans ces circonstances, il est difficile de faire le tri. Inutile de se fier aux applications développées par certains grands médias pour distinguer le faux du vrai. Le plus souvent, ces applications n’ont d’autres but que d’exclure celles et ceux qui offrent un point de vue différent du point de vue officiel défendu par ces grands médias. Inutile, de manière systématique, d’accuser de «complotiste» toute information qui mettrait en cause une version officielle d’un fait car il existe de vraies manipulations et de vraies « fausses informations ». Toute dénonciation n’est pas d’inspiration «complotiste», le croire serait sombrer dans une hystérie paranoïaque. Toute dénonciation n’a pas pour autant force de vérité.

Alors comment faire pour s’en sortir ? pour comprendre le monde dans lequel on vit ? pour entrevoir un horizon profitable à tous et respectueux de tous ?

Les réponses à ces questions sont assurément les clefs qui nous permettront d’entrer dans ce millénaire  non pas au son d’une marche funèbre mais au son d’une mélodie joyeuse. Ces réponses doivent rapidement être trouvées car il en va de la continuation de notre civilisation. L’ère de la défiance généralisée ne peut pas perdurer sans créer d’irréparables dommages au vivre ensemble. L’ère du soupçon, pour reprendre une formule de Nathalie Sarraute, ne peut qu’être provisoire, le temps de trouver une nouvelle façon de s’écouter, de se parler et de mettre à plat ce qui ne va pas dans notre monde.

La défiance généralisée est le symptôme d’une crise existentielle profonde causée par le désenchantement du monde et l’impossibilité de le ré-enchanter par l’argent, par les notions de profit et de croissance. Notre planète va mal. Le climat se dérègle de façon accélérée. Les pollutions sont multiples, insidieuses et mortifères. Le rapport à la vie se dégrade. Le corps humain se marchandise de plus en plus. Les espèces animales disparaissent et pour celles qui survivent, sont souvent maltraitées. La circulation des armes et la violence se banalisent dans le quotidien. Le spectacle du monde se délite.

Le paradigme économique qui régente la planète est incontestablement un échec sous les apparences de la réussite. Certes, des richesses se sont accumulées mais de façon incroyablement inégalitaires. Certes, les progrès de la science ont permis des découvertes fabuleuses et un allongement de la durée moyenne de la vie, mais pas pour tous et à un coût bien lourd pour les futures générations. En contrepartie de ces succès apparents, la planète est dévastée. Les possibilités d’autodestruction de l’espèce humaine n’ont jamais été aussi grandes et faciles à mettre en œuvre. La sublimation de l’individualisme a fait sombrer la notion de communauté nationale dans les tréfonds de l’histoire. Voyez cette vidéo intitulée « A l’ombre des jeunes-filles en leurre » pour mesurer la décadence de notre société et l’urgence de réagir. Attention à vous, derrière son titre proustien mais détourné, cette vidéo est brutale dans l’ébranlement de notre cécité et la réalité du monde qu’elle nous donne à voir sans filtre et sans fard mais elle mérite d’être vue pour bousculer et réveiller nos consciences endormies.

Il est temps pour l’humanité de se trouver un destin commun, un projet de survie et de transcendance qui dépasse le matérialisme et l’argent. Le paradigme capitaliste, et plus particulièrement le capitalisme financier, arrive à bout de souffle car la Terre est à bout de souffle et les hommes sont épuisés, démotivés et apathiques. L’histoire n’a pas trouvé sa fin avec notre modèle économique ou alors si cela était vrai, nous serions les petits héros d’un roman sans grande envergure. Le monde existait avant le capitalisme financier, il existera après si nous ne nous détruisons pas avant. Hélas, la société de consommation a si insidieusement modelé nos cerveaux que la simple évocation du dépassement du modèle économique dominant parait au plus grand nombre une hérésie voire un crime de lèse-majesté. Cela en dit long sur nos impuissances à aborder les vrais problèmes de ce monde et à nous sortir de l’endormissement dans lequel le matérialisme nous entretient depuis des décennies.

La crise de défiance vis-à-vis des élites, des institutions, des médias, de tout ce qui nous était présenté comme des modèles est bien une crise existentielle profonde de l’humanité. La Terre est désormais petite. Les informations circulent d’un bout à l’autre de la planète de façon quasi-immédiate. Jamais le sentiment d’être à se point relié aux autres tout en étant séparé d’eux n’a été aussi grand et aussi perturbant. Nos sociétés, composées d’individus isolés par les écrans mais unis par la connaissance de l’existence de la vie des autres, toujours par le biais de ces mêmes écrans, se délitent dans leurs formes traditionnelles. Les civilisations semblent laisser place à un unique espace mondial bâti sur et nivelé par les lois du marché, celles de la concurrence libre, pure et parfaite, celles des anticipations rationnelles ou celles de l’économétrie.

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme» aurait dit Lavoisier paraphrasant Anaxagore. C’est justement ce sentiment rationnel de l’utilité (marchande) de toute chose et du recyclage incessant de tout en n’importe quoi qui étouffe les hommes. Il nous faudrait sans doute de nouveaux Dieux plus proches et plus semblables à nous. Un Olympe revisité et moins caché par ses nuages. Il nous faudrait plus de poètes dans la vie. La reconnaissance du droit à l’oisiveté. De nouveau, il nous faudrait être capable de s’émouvoir devant un coucher de soleil et non uniquement devant un déluge d’effets spéciaux numériques sur des écrans. Il faudrait retrouver en nous l’enfant que nous étions et qui est toujours resté quelque part. Il faudrait pouvoir sourire sans honte devant celle ou celui qui, en lisant ces lignes, les trouverait verbeuses, obscures, utopiques et inutiles. Car celle-là ou celui-ci nous apparaitrait comme très affaibli et en grand besoin de soin et d’éveil. Le jour où ce sourire sera possible alors l’humanité aura retrouvé les chances de se construire un avenir  digne du formidable cadeau et mystère qu’est la vie. Le temps de la défiance aura alors disparu. Une nouvelle ère rassemblera les hommes dans le respect de leur identité et de leur fragilité.

« Il n’est pas très aisé d’exister chaque jour

On oublie quelquefois

Un peu d’inattention et l’on meurt pour toujours

Malgré sa bonne foi »

(Le Bestiaire incertain, Claude Roy)

Régis DESMARAIS

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2 réflexions au sujet de « L’ère de la défiance dans un monde épuisé »

  1. Vous avez tellement raison, mais contre de tels vents et marées consuméristes, et qui nous ont tant forgés que la cause paraît désespérées…

    Sans vouloir en aucune façon vous offenser, je suis en revanche perplexe de vous voir sacrifier au rituel bienpensant qui consiste à ne plus utiliser le pronom démonstratif générique (et sans genre) « celui » et le remplacer par « celle ou celui » à la fin de votre article.

    Aujourd’hui, il ne faut plus dire « ceux » de façon générique mais le très tendance et stylé « celles et ceux », dont nous rebattent les oreilles les hommes politiques, issu de la tyrannie langagière de la gauche féministe et militante bête et méchante.

    Bête, car elle consiste à supposer un genre au pronom démonstratif « celui » (pourtant indéterminés depuis toujours dans l’esprit sinon dans la forme, qui est celle du « masculin universel » de la grammaire), considéré comme une atteinte inacceptable à l’égalité des femmes avec les hommes, etc, Donc désormais … »Que « celles et ceux » qui n’ont jamais péché lancent le première pierre !  »

    On lira avec intérêt la défense d’une féministe revendiquée sur ce sujet : https://cafaitgenre.org/2013/12/10/feminisation-de-la-langue-quelques-reflexions-theoriques-et-pratiques/, qui illustre combien on peut se faire de nœuds au cerveau quand on se focalise sur un pareil détail avec un regard biaisé sinon d’écorché(e…!) insuffisamment consciente de sa propre valeur pour avoir besoin de recourir à de tels pauvres artifices langagiers, mais que l’on ne peut critiquer sans passer pour un horrible gougeât machiste. Donc, dans le meilleur des mondes bienpensant « Les pigeons et les tourterelles sont belles… »

    Méchant, car qui maîtrise le langage maîtrise la pensée (voir à ce sujet Alain Bentola : https://blogs.mediapart.fr/marie-anne-kraft/blog/120511/alain-bentolila-tout-part-de-la-langue). On n’est pas loin de la Novlangue d’Orwell (« 1984 ») qui permet de reformater les cerveaux; Et cette offensive de genre dans le domaine de la langue consiste à offrir une (petite ?) victoire sur les esprits avant de faire triompher d’autres théories du genre… On aboutit ainsi, « pour se départir d’une langue phallocentrique » (*) aux dernières revendications pour une « écriture inclusive » transgenre : dire et écrire désormais les « député.e.s et les conseiller.ère.s municipaux.ales ». Pour ces derniers, « celles et ceux » est encore trop politiquement incorrect. On lui préférera « celleux », de même « il  » et « elle » seront remplacés par « ille » et « ielle »…!

    C’est cette même dérive affligeante qui a conduit à féminiser des noms de métiers pour aboutir à ces horreurs langagière disant « LA ministre » (alors que ce mot de FORME masculine, désigne aussi bien un homme qu’une femme), l’AUTEURE, la PROFESSEURE, etc.
    Tiens, on dit quoi si une sentinelle est un homme ? LE sentiel ?
    Molière, reviens (autrement que dans la « clause » du même nom qui enflamme notre petit microcosme médiatico-politique) ! Ils sont devenus fous et tes précieux.ses ridicul.e.s sont toujours là…

    Pascal Brière

    (*) Présentation de la première dictée d’écriture inclusive sous le patronage (pardon, le matronage) d’Audrey Pulvar, citée dans l’article « La langue à l’épreuve du genre » (Valeurs actuelles n°4189 du 9 mars 2017)

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