« L’avenir en commun », oui, mais jusqu’au 23 avril prochain

« L’avenir en commun », programme de M. Mélenchon pour 2017, est disponible en librairie au prix attractif de 3 euros mais il peut aussi être commandé sur le site du candidat. Impossible donc de le télécharger. Toutefois, il est possible de lire en ligne une version de ce programme. Nous allons donc suivre cette version en ligne pour apprécier la nature de ce programme.

Porté par l’économiste Jacques Généreux, le programme est, nous dit-on sur le site du candidat Mélenchon, en évolution permanente. C’est la mode. Tout est évolutif. Rien n’est définitif. Changeant, mouvant, ondulant, englobant et sans doute rejetant, le programme de M. Mélenchon se présente comme une entité vivante dont la croissance devrait trouver son point d’orgue le 23 avril 2017, au soir.

La première impression qui ressort de la lecture de ce programme est celle d’un travail bien structuré qui propose une vision de la société et de l’avenir replaçant l’homme au centre de tout. Incontestablement, ce programme ne peut que séduire celles et ceux qui ne font pas de la finance l’alpha et l’oméga de la société et de la vie.

Deux extraits du programme donne le ton :

1°) « Le règne de l’oligarchie est aussi celui du pillage sans limite ni honte des biens publics. Infrastructures, services publics, fleurons industriels ou technologiques, industries de souveraineté : combien de privatisations à vil prix, de partenariats abusifs, d’argent confisqué, voire détourné ? L’intérêt général doit être défendu et protégé de ses adversaires par la loi et la justice. »

2°) « L’activité humaine ne doit plus être réduite aux seuls chiffres de la croissance, des cours de la Bourse ou des chiffres du déficit public. L’action de l’état et les politiques menées doivent viser d’autres objectifs et être évaluées au regard d’autres critères que ceux actuellement à l’œuvre : des objectifs et des critères de bien-vivre et de progrès humain (santé, éducation, etc.). Le droit au bonheur est encore une idée neuve ! »

Il y a dans ces deux extraits des emprunts évidents à Jack London (Le talon de fer), et donc à la pensée de Marx, et à Tinbergen. L’un dénonçait le rôle de l’oligarchie (mondiale) et l’autre vantait le BNB (Bonheur national brut) comme agrégat de substitution au PNB (Produit national brut). A ce stade, le programme de M. Mélenchon a des références séduisantes.

Ce programme se subdivise en 8 thématiques de constat et d’action :

  • L’urgence démocratique : la 6ème République
  • L’urgence sociale : protéger et partager
  • L’urgence écologique : la planification écologique
  • L’Europe en question : sortir des traités européens
  • La paix en question : pour l’indépendance de la France
  • Face à la grande régression : le progrès humain d’abord
  • Face au déclinisme : la France aux frontières de l’Humanité

La lecture des propositions d’action associées à ces thématiques ne permet pas d’avoir une idée du coût des mesures proposées. Peut-être est-ce un biais de la version en ligne du programme ? Dans tous les cas, le candidat Mélenchon ne s’est pas esquivé sur le coût et le financement de son programme. Le citoyen curieux peut trouver des informations sur le chiffrage de ces mesures et en plus en vidéo !

L’obsession d’une 6ème République

L’urgence d’une 6ème République est-elle vraiment une urgence ? C’est la première interrogation que l’on peut se poser en abordant la thématique tête de pont du programme de M. Mélenchon. Certes, le fonctionnement de la 5ème République n’est pas optimale mais les institutions, c’est un peu comme une voiture, tout dépend du chauffeur et des passagers ! Au cas d’espèce, une bonne partie des griefs présentés à l’encontre de la 5ème république sont injustes car ils révèlent surtout les dysfonctionnements propres au personnel politique.

M. Mélenchon propose de réunir une Assemblée constituante pour dessiner les contours d’un régime qui balayera l’oligarchie et les privilèges de caste. Problème : quel est cette oligarchie ? Quels sont ces castes qui bénéficient des institutions actuelles ? On ne sait pas. La mesure consistant « à supprimer le concours externe de l’ENA pour toute personne n’ayant jamais travaillé» paraît assez incongrue et inexplicable dans sa logique. Assurer l’égalité des droits, revaloriser le principe de laïcité, vouloir une République sociale (voir le préambule de la Constitution de la 4ème République), refonder les aides à la presse ou avoir une justice en état de marche pour être rendue au nom du peuple, toutes ces belles idées n’ont pas besoin d’une 6ème République sauf à confondre l’outil avec l’usage de cet outil. La 5ème République permet de réaliser tous ces objectifs et si cela ne se fait pas maintenant, alors cela ne se fera pas plus avec une 6ème ou une 7ème République.

Sur ce point, prioriser la réforme des institutions par la fondation d’une nouvelle République ressemble plus à une marotte et à un gadget qu’à une mesure essentielle et vitale pour l’avenir du pays.

Bien sûr, si cette réforme était sans conséquence, je ne m’y attarderais pas mais le problème est que le président est élu pour 5 ans et une telle réforme (Assemblée constituante et tout le reste) va être chronophage dans le temps imparti au nouveau président pour réformer. Or, changer le papier peint n’est pas la priorité. Il est préférable de s’attaquer immédiatement à des réformes sociales, économiques et budgétaires, en un mot, se mettre au travail pour aborder les 7 autres thématiques du programme de M. Mélenchon. Sur ce plan (la nécessité de modifier les institutions),  M. Macron et M. Fillon ont le même avis (voir le premier débat télévisé entre les candidats) et cet avis parait frappé du bon sens.

M. Mélenchon aborde ensuite l’urgence sociale. Les évènements en Guyane nous montrent à quel point le climat social est tendu dans notre pays et à quel point les misères vécus par les femmes et les hommes de ce pays sont à prendre en compte rapidement. M. Mélenchon veut mettre fin au pillage économique de la Nation et revenir sur les privatisations. Il veut « Instaurer une taxe réelle sur les transactions financières», « Contrôler les mouvements de capitaux», « définanciariser l’économie réelle »,  « faire la révolution fiscale » etc… M. Mélenchon propose des mesures fortes sur le plan de la fiscalité et des mesures dont on peut difficilement concevoir l’application sans tenir compte des autres pays (la taxe sur les transactions financières ou la liberté de circulation des capitaux qui serait encadrée). Mesures peut-être séduisantes mais difficilement réalisables.

Au fil de son programme, M. Mélenchon propose des actions très concrètes. En voici quelques unes :

Pour l’urgence sociale :

  • Fixer un salaire maximum autorisé pour limiter l’écart de 1 à 20 entre le salaire le plus bas et le salaire le plus haut dans une entreprise
  • Augmenter immédiatement le smic net mensuel de 16 % pour le porter à 1 326 euros net pour 35 heures
  • Engager une revalorisation des salaires des fonctionnaires, gelés depuis 2010
  • Restaurer le droit à la retraite à 60 ans à taux plein, ramener la durée de cotisation pour une retraite complète à quarante ans
  • Créer une garantie dignité en revalorisant les minima sociaux (aucun niveau de vie en dessous du seuil de pauvreté)
  • Créer un Plan personnalisé contre la pauvreté (PPP) prenant en compte la situation des personnes dans leur globalité (revenus, état de santé, insertion professionnelle, logement, etc.)
  • Faire racheter la dette publique par la Banque centrale
  • Généraliser une 6e semaine de congés payés pour tous les salariés
  • favoriser le passage à la semaine de quatre jours pour aller vers les 32 heures et appliquer les 32 heures pour les salariés en travail de nuit et les métiers pénibles

Pour sortir des traités européens :

  • Refuser les traités de libre-échange : le traité trans-atlantique TAFTA entre l’UE et les États-Unis, CETA avec le Canada et le traité TISA de libéralisation des services.

Pour l’indépendance de la France dans le monde :

  • Refuser la logique du choc des civilisations
  • Réaffirmer que l’Onu est le seul organe légitime pour la sécurité collective aux yeux de la France
  • Refuser toute intervention militaire sans mandat de l’Onu
  • Sortir de l’Organisation mondiale du commerce et renforcer la Cnuced comme organe légitime pour organiser le commerce mondial en fonction de l’intérêt général des peuples, à la place des G20, G7, FMI et OMC
  • Éviter aux migrants de devoir fuir leur pays
  • Mettre fin aux accords commerciaux inégaux qui déstabilisent des pays entiers, détruisent les agricultures locales et empêchent le codéveloppement
  • Agir contre le dérèglement climatique par des transferts de technologies et l’aide financière et matérielle à la transition dans les pays les plus vulnérables
  • Réviser les alliances hypocrites avec les pétromonarchies du Golfe (Qatar, Arabie saoudite…) et le régime turc actuel, tarir les financements des terroristes
  • Reconnaître l’État palestinien
  • Appuyer la solution à deux États coexistant pacifiquement par l’application pleine et entière des résolutions de l’Onu (reconnaissance du droit souverain du peuple palestinien à disposer d’un État viable et indépendant, dans les frontières de 1967, avec Jérusalem Est pour capitale et dans le respect du principe du droit au retour des réfugiés)

Pour le progrès humain d’abord :

  • Reconnaître le burn-out comme maladie professionnelle, lutter contre l’idéologie managériale et ses effets psychologiques et sanitaires et imposer l’enseignement des sciences sociales et des risques psychosociaux dans les cursus de gestion/commerce/ressources humaines

Pour la France aux frontières de l’humanité :

  • Proposer de nouvelles coopérations spatiales ouvertes à tous
  • Créer une université internationale des métiers de l’espace
  • Proposer un programme international de dépollution de l’orbite géostationnaire et de prévention contre les astéroïdes géocroiseurs
  • Lancer le projet de renouvellement de la station spatiale internationale
  • Garantir le projet Luna27 de base lunaire russo-européenne
  • Fédérer les différentes missions vers Mars et assurer la participation française à ces missions.

Des propositions séduisantes mais irréalisables

Il y a dans ce programme beaucoup de propositions intéressantes (la création d’une garantie dignité ou la prévention contre les astéroïdes géocroiseurs), qui ne devraient pas être prisonnières des notions de gauche ou de droite, et une volonté réelle de sortir de l’emprisonnement de la finance, de la dette, en un mot, de s’émanciper de la tyrannie des agrégats financiers pour appréhender le monde et notre avenir.

La difficulté est que ce programme dans sa mise en œuvre rencontrera l’écueil de la mondialisation. Aujourd’hui, un seul pays, fut-il la France, ne peut dicter ses lois à la finance, repenser le partage des richesses, limiter la circulation des capitaux. Faire ce constat ne veut pas dire que ce programme n’est pas bon. Simplement M. Mélenchon ne nous dit pas comment il va faire, comment il va passer des belles paroles aux actions concrètes et ce n’est pas en faisant une 6ème République que M. Mélenchon va faire plier Wall Street et l’oligarchie mondiale.

Un programme incompatible avec la pensée de M. Macron, et pourtant…

Enfin, un très grand nombre de mesures sont incompatibles avec le projet et la personnalité de M. Macron : les mesures contre la finance, les banques, les mouvements de capitaux, la sortie des traités européens, et la quasi totalité des propositions de politique étrangère (sortie de l’OMC, nouvelles relations avec les pétromonarchies du Golfe, reconnaissance de l’Etat palestinien etc…).

Or, au soir du premier tour, comme au soir de chaque premier tour, M. Mélenchon oubliera son programme et demandera à ses électeurs de voter pour quelqu’un qui ne pourra jamais faire sien le programme de « la France insoumise » que ce soit en totalité ou en partie. Deux écueils frappent donc ce programme : la focalisation sur le passage à une 6ème République alors que ce n’est pas une priorité et la future consigne de vote en faveur du candidat Macron si celui-ci arrive second au soir du 23 avril prochain. (Retenons cette hypothèse puisque les sondages diffusés par les mass médias donnent M. Macron second). Une telle consigne aura pour effet de rendre sans suite le programme de M. Mélenchon.  

Le 23 avril prochain au soir, le point d’orgue de l’évolution du programme de « la France insoumise » sera de disparaître pour laisser la place au programme du représentant de la finance et de M. Hollande : M. Macron. C’est bien dommage pour une bonne partie du programme de M. Mélenchon et pour les électeurs qui auront cru à ces mesures et à la volonté de les traduire dans la réalité.

Ce ne sont pas les institutions qu’il faut changer mais la mentalité des hommes politiques toujours prêts à donner une consigne de vote qui constituera un coup de poignard dans le programme qu’ils avaient soutenus et dans l’espérance de celles et de ceux qui auront cru en la faisabilité de ce programme . C’est ce changement de comportement qui devrait être hissé comme la première des urgences d’un programme qui entend remettre l’homme paré de vertus au centre de tout.

Régis DESMARAIS

 

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2 réflexions au sujet de « « L’avenir en commun », oui, mais jusqu’au 23 avril prochain »

  1. « au soir du premier tour, comme au soir de chaque premier tour, M. Mélenchon oubliera son programme et demandera à ses électeurs de voter pour quelqu’un qui ne pourra jamais faire sien le programme de « la France insoumise » que ce soit en totalité ou en partie. »
    écrivez vous. Absolument pas! j’estime que vous vous trompez complètement, ne connaissant pas bien la France insoumise. Je veux bien parier avec vous: jamais JLM n’appellera à voter Macron, pour moi, c’est une certitude! fini le front républicain, le vote utile, on s’est fait avoir avec Hollande, c’est TERMINE!

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  2. Il est 20h21, nous sommes le 27 avril 2017. Et que diable !! Oh stupeur !!! Pas de consigne de vote de M. Mélenchon si ce n’est de voter en son âme et conscience. De la part de la France insoumise une délibération sera rendue publique bientôt mais à cet instant leur porte parole nous dit, je cite : « Pas une seule voie pour Le Pen ». Pour ce qui du reste les choix de toutes et de tous est libre et ne doit pas être un facteur de division.
    Que reste-t-il donc ? Un billet bien écris mais qui reflètent, à mes yeux, le renoncement…

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