« Insensé et odieux ! » ou la difficile question de l’euthanasie

« Insensé et odieux ! » Cette formule de feu Guy Debord pour qualifier le penchant spectaculaire de nos sociétés s’applique à merveille à la Une de Libération du jeudi 14 septembre 2017. On y voit, en grand format, une photo de l’écrivain Anne Bert avec le titre « Quand il n’y a plus d’espoir…LA LIBERTE DE MOURIR». Une fois de plus, le droit à l’euthanasie est revendiqué de façon spectaculaire : la Une d’un quotidien, la photo d’une femme dont on apprend qu’elle n’a plus d’espoir et que la perspective de souffrances sans solution de soins est son seul horizon et enfin l’affichage de la volonté d’en finir en se rendant en Belgique…

Ce qui est « insensé et odieux » ce n’est pas le choix fait par cette femme de mettre fin à ces jours en confiant à des tiers la réalisation des actes nécessaires à ce suicide habillé en euthanasie. Ce qui est « insensé et odieux », c’est de placer sur la place publique quelque chose de profondément intime, quelque chose dont l’appréhension appartient en propre à chaque individu et dont la qualification de bien ou de mal , de nécessaire ou de non nécessaire relève de chacun. Rien n’est plus intime que le rapport à la vie que nous entretenons les uns et les autres. Rien n’est plus intime que notre perception de la mort et des conditions de cette mort. Décider de hâter la dernière heure dès lors que plus aucune thérapie ne peut soigner une maladie et atténuer les souffrances est un choix personnel et ce choix, qui relève de l’intime, n’a pas à être placé sur la place publique et montré comme un exemple à suivre, voire comme une injonction à légiférer. Bien entendu, ce déchirement du voile de l’intime est ici, avant tout et surtout, le fait du quotidien qui décide de sa Une.

La Une de Libération pulvérise ce rapport à l’intime et érige l’euthanasie comme une solution naturelle et souhaitable en cas d’échec thérapeutique. Car comprenons bien, cette Une révèle une pensée qui se développe à toute allure dans nos sociétés : le droit pour chacun de mettre fin à sa vie de façon légale et organisée, aujourd’hui quand la maladie est sans espoir de guérison et demain, sans doute, quand la lassitude de vivre sera trop grande…

Derrière cette « institutionnalisation de la mort à la demande », on devine à la fois les perspectives cyniques de profits (produits létaux à commercialiser, centres d’euthanasie à équiper, personnels à former et à rémunérer etc..) et celles inquiétantes de dérapages : « vous souffrez beaucoup ? mais c’est votre choix, vous pouvez à tout moment choisir l’euthanasie… », ou alors  « il a été euthanasié ? mais oui, c’était sa volonté…croyez nous… »  etc…

La Une de Libération m’interpelle : pourquoi aller en Belgique pour mourir ? Nous vivons aujourd’hui entourés de multiples poisons, de mille et une façons de mourir, jamais le suicide n’a été aussi facile et du reste, hélas, jamais il n’a été aussi abondant dans les statistiques des causes de mortalité. Il y a dans la présentation du cas d’Anne Bert, une théâtralisation du besoin d’euthanasie, de la liberté de choisir le moment de sa mort. Cette théâtralisation pose problème car elle influe, d’une manière ou d’une autre, celles et ceux qui ont envie de mourir comme ils ont vécu : en homme libre ! Non, il n’est pas nécessaire de passer par des centres d’euthanasie pour quitter ce monde. Beaucoup ont fait le choix de l’heure de leur mort dans la discrétion et avec efficacité. La Une de Libération met en lumière en fait une manipulation en cours  de l’opinion : il faut convaincre les populations que le droit de mourir quand on le veut doit être inscrit dans l’arsenal législatif car ce droit serait un progrès social, une avancée de nos libertés. Le discours est rodé mais une fois ce droit « sanctifié » par la loi nous devons avoir conscience que des pans entiers de notre civilisation pourront tomber (adieu serment d’hypocrate : « Je dirigerai le régime des malades à leur avantage, suivant mes forces et mon jugement, et je m’abstiendrai de tout mal et de toute injustice. Je ne remettrai à personne du poison, si on m’en demande, ni ne prendrai l’initiative d’une pareille suggestion (…) » ) et nous verrons s’infiltrer dans ces brèches géantes les industries de la mort sur ordonnance, s’ouvrir de nouveaux marchés et briller, peut-être, de nouveaux soleils verts…

Ce qui est « odieux et insensé », ce n’est pas le choix d’Anne Bert car qui peut être légitime pour porter un jugement ou un avis sur son choix ? La seule chose que nous pouvons faire est d’être profondément meurtri et atterré de voir cette femme acculée à une solution aussi radicale. Nous ne pouvons que regretter les souffrances qui sont les siennes et celles de ses proches. La seule chose que nous puissions vraiment faire est de nous insurger contre la violation et l’instrumentalisation de cette intimité par la presse, par la société, par le législateur et par tous les groupes de pression.

Sur certains sujets, la volonté de légiférer, le plus souvent soutenue par des gens sincères et soucieux de préserver la liberté, est une porte ouverte sur des dérives dangereuses et une violation de l’intime. Mais cette dérive est largement masquée par une réalité que nous ne pouvons pas ignorer : il y a les situations dramatiques de malades en souffrance et sans espoir de soins palliatifs. Ces situations sont terribles. La façon dont ces malades affrontent ces épreuves ne relève que d’eux-mêmes et personne ne peut s’arroger le droit de critiquer leurs choix. Toutefois, il y a des moments dans l’existence où choisir est une chose et le passage à l’action, une autre. Quand les forces ne sont plus la pour traduire en acte les décisions, il est clair que le malade a besoin d’une aide extérieure dès lors que sa volonté s’est clairement manifestée et manifestée en toute lucidité. Cette situation dramatique est celle des malades en phase terminale. Ce n’est pas le cas d’une personne qui décide de partir dans un pays étranger pour confier son destin à des mains expertes. Pour cette personne, est-il vraiment utile de légiférer et de rendre publique sa démarche qui ne relève que de l’intime ? La réponse me semble devoir être négative.

Alors reste la problématique des malades en phase terminale et démunis de la possibilité de mettre eux-mêmes fin à leur jour. La question est cruciale mais elle n’est pas nouvelle. Faut-il instituer un droit général à l’euthanasie pour trouver une solution à cette situation alors que les dangers d’un tel droit sont bien grands pour la société ? Le vrai problème est celui de ces personnes incapables de quitter leur lit et de compter sur une aide extérieure. Dans ces situations, et seulement dans ces situations, la société se trouve confrontée à un dilemme cruel : concilier la liberté et les croyances individuelles avec la préservation des droits du plus grand nombre. Pour ne pas sombrer dans une société sans garde fou qui euthanasierait de façon industrielle quiconque en formulerait (ou pas) le souhait, faut-il abandonner ces malades en phase terminale et dans l’incapacité physique de choisir l’heure de leur mort ? C’est la question centrale qui se pose à l’ère des thérapies qui maintiennent en vie au-delà du supportable des malades sans espoir de guérison. Vouloir repousser sans cesse les limites de l’espérance de vie ne peut pas se faire sans en appréhender toutes les conséquences et plus particulièrement celles imposées à ces individus maintenus artificiellement en vie alors que les espoirs de guérison ne sont plus là. Ce sont sans doute ces situations qui doivent faire l’objet d’un droit au choix de mourir, d’un droit au suicide assisté. L’euthanasie est un vilain mot. Le suicide a plus de noblesse car il est le moins suspect d’intervention extérieure malencontreuse. Mais ces situations sont déjà traitées par la loi Leonetti au terme de laquelle « le médecin peut prendre le risque d’abréger la vie du patient en lui administrant une dose de soins palliatifs qu’il juge nécessaire à son confort, à condition d’en informer le patient, éventuellement la personne de confiance ou un proche ».  La Une de Libération est donc « insensée et odieuse » car cette Une remet sur le devant de la scène une question déjà amplement traitée par la loi Leonetti mais sans doute pas au goût de ceux qui veillent embusqués et toujours à la recherche de nouveaux profits.

« Insensés et odieuses » sont ces grandes manœuvres destinées à faire de l’euthanasie un droit reconnu par la loi, nième prétexte à la course aux profits. Ne nous y trompons pas, ces grandes manœuvres ont ceci de détestables qu’elles se mettent en mouvement de façon cachée et en instrumentalisant à leur insu des gens pétris d’humanisme et de bonnes intentions. Comment contester le droit d’abréger les souffrances ? Comment contester le droit à exercer son libre arbitre sur soi-même ? Comment critiquer les démarches de l’association pour le droit de mourir dans la dignité ? Ce n’est pas possible, et c’est la le meilleur bouclier de ceux qui demain tireront profit de l’institutionnalisation de l’euthanasie. Pour contester ce qui se trame, il convient de revenir aux fondamentaux rappelés dans cet article : la liberté de choisir sa mort se fait depuis la nuit des temps dans l’intime ; aujourd’hui hélas, il n’a jamais été aussi facile de choisir la nuit ; et pour ceux qui ne peuvent plus exercer cette liberté, le droit actuel est suffisant pour mettre un terme aux souffrances.

Régis DESMARAIS

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